Jusqu’à quel point c’est du cinéma ?

L’épouvantable Javier Milei : dangers et limites de l’extrême droite argentine

Fernando Rosso

Jean Baptiste Thomas

L’épouvantable Javier Milei : dangers et limites de l’extrême droite argentine

Fernando Rosso

Jean Baptiste Thomas

La victoire du candidat d’extrême droite Javier Milei au second tour des élections présidentielles argentines, dimanche 19 novembre, a suscité nombre d’analyses et de débats à gauche. Milei aura-t-il les capacités de cogner fort et dur, comme il le promet, contre le monde du travail et les mouvements sociaux, et d’asseoir les bases d’un régime ultra-autoritaire ? Quelles sont les réserves du côté du mouvement ouvrier, dans un pays comme l’Argentine, traditionnellement caractérisé par une capacité de résistance sociale importante ? C’est ce dont nous avons choisi de discuter, dans un entretien croisé, avec Fernando Rosso, membre de la direction nationale du Parti des travailleurs socialistes (PTS), rédacteur de La Izquierda Diario et collaborateur de l’édition argentine du Monde Diplomatique, et Jean Baptiste Thomas, enseignant-chercheur, spécialiste de l’Argentine contemporaine et membre du comité de rédaction de RPDimanche

RP Dimanche (RPD) : Avant même de commencer, comment expliquer le résultat de dimanche dernier, avec 14,5 millions de voix et 55,7% pour l’extrême droite et le score de Massa, qui se retrouve avec trois millions de voix de moins et fait 46,3% ?

Jean Baptiste Thomas (JBT) : Compte tenu du personnage, des sorties ultra-provocatrices et clivantes, de ses propos décomplexés et totalement réactionnaires, de son côté exubérant et déjanté de droite – bien qu’il ait essayé de lisser son image en adoptant des lunettes et un ton un peu professoral dans ses déclarations de conclusion, lors des débats télévisés –, le score peut sembler en effet incompréhensible, surtout dans un pays comme l’Argentine où l’extrême droite n’est jamais arrivée au pouvoir qu’à travers des coups de force et des putschs militaires.

Mais si on regarde celui qui était opposé à Milei, au second tour, alors cela fait sens. Sergio Massa est le ministre de l’Économie sortant. Il est associé à l’inflation qui frôle les 150%, aux 40% de pauvres dont 10% vivent dans l’extrême pauvreté. Alors que la plupart des achats des biens de consommation durables se font en dollars, le taux de conversion dollar-peso sur le marché officiel était de 1 dollar pour 36 pesos, en janvier 2019, lors de l’arrivée au pouvoir du gouvernement sortant, contre 1 pour 375, aujourd’hui, et ce taux monte à 1 pour 995 sur le marché informel. Et que proposait Massa, dans cette situation, face à Milei ? D’un côté, un gouvernement « d’union », à savoir avec la droite qui a été au pouvoir de 2015 à 2019 et qui, selon ses propres dires, est à l’origine du fardeau de la dette dont il a hérité – mais qu’il a contribué à alourdir et qu’il a surtout remboursée rubis sur l’ongle. De l’autre, il en appelait à se retrousser les manches pour qu’à terme, sans jamais fixer d’horizon précis, les fruits de la croissance soient mieux répartis. Une sorte de « théorie du ruissellement » associée à la logique de collaboration de classe du péronisme, mais en oubliant l’aspect redistributif, réel ou fictif, qui a toujours été la marque de fabrique du justicialisme. D’un point de vue macroéconomique, Massa en appelait à attendre la prochaine récolte de soja – l’Argentine est le premier exportateur mondial et la récolte 2023 a été particulièrement désastreuse – et la mise en marche du méga-gisement de de Vaca Muerta qui ferait du pays les secondes réserves mondiales de gaz de schiste et le quatrième de pétrole de schiste : poursuivre le pari, donc, de l’extractivisme et d’une logique primo-exportatrice, soit ce qui avait fait la recette des gouvernements Kirchner, lorsque les prix des matières premières sur le marché international étaient élevés jusqu’en 2013. Mais cela fait des années que les plus pauvres et précaires, en Argentine, ne voient pas les retombées concrètes d’un schéma économique qui, en revanche, a fait la fortune de certains, du patronat local et transnational, et se trouve à l’origine de multiples scandales ayant éclaboussé les kirchnéristes.

Dans ce cadre, Milei est l’expression, sur la droite, d’un grand coup de pied dans la fourmilière, une sorte de version réactionnaire du « Qu’ils s’en aillent tous ! » qui avait été au cœur des Journées révolutionnaires de décembre 2001 ayant conduit au renversement du gouvernement dirigé par le radical de centre-droit Fernando De La Rúa. La crise de régime qui s’en était suivie avait balayé l’un des deux piliers de la politique argentine depuis un siècle, le parti radical (UCR), et ébranlé les bases du parti justicialiste (péroniste), maintenu néanmoins en selle par le kirchnérisme, après 2003. En ce sens, la victoire de Milei « finalise » cette logique, non pas dans la rue, mais dans les urnes, non pas sur la gauche, mais sur la droite, en infligeant au justicialisme sa pire défaite depuis 1983, lorsque son candidat, Ítalo Luder, issu de la droite du parti comme Massa, avait perdu dès le premier tour.

Face à Massa et à un horizon bouché, Milei propose, depuis un agenda de droite extrême, des réponses individualistes, simples, voire simplistes. Mais à la différence d’un Trump qui avait lancé une OPA sur le Parti républicain, à la différence d’un Bolsonaro, qui comptait sur de solides relais au sein des forces armées, notamment parmi les officiers à la retraite, la police, l’agrobusiness et les Églises évangéliques, Milei manque d’un appareil, même si l’ancien président Macri s’est porté à sa rescousse pour mettre à son service ses cadres et ses structures. Il s’agit maintenant de savoir comment l’ancien candidat « anarcho-capitaliste » et « libéral-libertarien » transformera son projet, déjà bancal, en un gouvernement cohérent de la bourgeoisie, au service du capital et de l’impérialisme, comme il l’a ouvertement appelé de ses vœux.

RPD. Dans ton dernier essai, Fernando, L’Hégémonie impossible (La hegemonía imposible : Veinte años de disputas políticas en el país del empate. Del 2001 a Alberto Fernández), tu expliques que le régime argentin se caractérise notamment par l’incapacité de chacune des forces sociales qui aspire à diriger le pays à imposer son projet politique de manière hégémonique, ce qui a donné lieu à une sorte de « match nul » constant entre les forces en présence. En ce sens, comment envisages-tu les contradictions potentielles du futur gouvernement Milei ?

Fernando Rosso (FR) : Il me semble que Javier Milei est précisément un outsider qui fait irruption dans cette situation d’équilibre ou, si vous voulez, de « match nul » qui existe en Argentine et qui ne se manifeste pas seulement sous la forme d’une crise politique, mais également sociale et économique, c’est-à-dire comme une crise organique. Milei incarne, en ce sens, une tentative de réponse bonapartiste de droite. Il exprime un virage à droite dans la population comme réaction épidermique face à la crise, au malaise social, aux salaires, aux revenus et aux pensions qui ne suivent pas. Mais il est aussi l’expression d’une réaction au « récit » ou au « narratif » progressiste qui a été un véritable « récit officiel » promu depuis les plus hauts sommets de l’État au cours des deux dernières décennies, à l’exception de la présidence Macri, entre 2015 et 2019. Ce récit est ancré dans ce que Nancy Fraser a appelé le « néolibéralisme progressiste » : à savoir un discours progressiste, donc, formulé à partir des instances étatiques ou gouvernementales, incluant quelques mesures concrètes au niveau des droits et libertés démocratiques du mouvement des femmes ou LGBTQI+, par exemple, mais qui ne s’est jamais départi d’un agenda économique néolibéral, tout à fait orthodoxe ou austéritaire. Cette politique néolibérale a été la règle, tant au cours de la seconde mandature de Cristina Kirchner, notamment pendant la période 2013-2015, que sous le macrisme, bien entendu, et encore, bien évidemment, tout au long de la présidence d’Alberto Fernández, dont Cristina Kirchner était vice-présidente et Sergio Massa ministre de l’Économie, au cours de l’année écoulée.

Cet agenda néolibéral était censé être négocié entre les gouvernements et différents acteurs. Il n’en restait pas moins qu’il s’agissait de politiques austéritaires qui ont eu pour conséquence un recul significatif de la part des salaires dans le PIB et qui sont à l’origine de la crise qui a profondément secoué les deux coalitions successivement au pouvoir au cours des dix dernières années, « Juntos por el Cambio », « Ensemble pour le Changement », piloté par Macri, pour la droite, et le « Frente de Todos puis son successeur, « l’Union pour la patrie », pour le centre-gauche.

JBT : Il y a une spécificité discursive du « Milei de campagne » - qui annonce un certain nombre de contradictions de ce qui pourrait être le « Milei de gouvernement » - mais qui témoigne également de cette crise, dont parle Fernando, et qui est révélatrice des conditions d’appropriation par le candidat d’extrême droite de références qui ne sont pas celles de la droite, généralement. Il y avait deux éléments qui rythmaient, systématiquement ses discours et ses interventions : le « ¡Qué se vayan todos !/Qu’ils s’en aillent tous ! » et la « bande originale » de ses meetings, en l’occurrence le morceau « Se viene el estallido », un classique du rock alternatif argentin du groupe La Bersuit Vergarabat. Le « Qu’ils s’en aillent tous ! », référence à la haine du pouvoir et des politiciens avait caractérisé la crise sociale et politique de 2001 : Milei l’a donc repris en le mettant à sa sauce. Quant au morceau « ¡Se viene el estallido ! », un classique du rock alternatif argentin que l’on pourrait traduire par « Ça va péter ! », de La Bersuit Vergarabat, un groupe très connu dans le monde hispanophone, il est composé en 1998 avec un clair contenu anti-néolibéral et il a accompagné à la fin des années 1990 toutes les mobilisations syndicales et sociales. À chaque fois, Milei vide de tout contenu subversif et social ces slogans pour mieux se les réapproprier et les faire coller à son agenda de droite. C’est cela, aussi, l’expression d’une crise de représentation et de représentativité sur laquelle son mouvement, « La Libertad Avanza », a réussi à surfer auprès d’un électorat jeune.

FR : La question du niveau de conflictualité sociale est en effet une question fondamentale. En ce sens, l’autre élément qui montre un déplacement du curseur politique sur la droite est lié à l’absence de la lutte des classes. Comme le soulignait Jean Baptiste en début d’entretien, la situation sociale que connaît le pays est assez semblable à celle qu’il a connue lors de sa dernière crise majeure, en l’occurrence entre 2001 et 2002. La grande différence, néanmoins, c’est le niveau de lutte de classe, presque absente aujourd’hui. Si l’on met de côté, localement, la situation qu’a connue la province de Jujuy, en juin dernier, et qui a vu la mobilisation conjointe des populations autochtones et du secteur public, tant contre le pillage des richesses que contre le tour de vis autoritaire que voulait imposer le gouverneur, Gerardo Morales, le dernier grand épisode national de lutte de classe remonte à décembre 2017. C’était, à l’époque, une vaste mobilisation contre le projet de réforme du régime des retraites. Macri entendait avancer un programme économique assez semblable à celui que Milei, aujourd’hui, évoque. Il s’agit d’un élément à prendre en compte, cette réaction idéologique, liée en partie à l’absence de lutte de classe combinée à une crise de représentation et qui s’exprime à travers ce résultat, la victoire électorale de l’extrême droite, assez inattendue dans un pays comme l’Argentine.

RPD : La crise de 2001 avait participé à remodeler profondément le régime en Argentine. Peut-on parler de la fin d’un cycle avec la victoire de l’extrême droite ? Quel rôle vont être amenés à jouer le péronisme et la droite macriste vis-à-vis du gouvernement qui s’annonce comme le plus faible de ces quatre dernières décennies, compte tenu des caractéristiques du camp Milei ?

FR : Il y a une combinaison de plusieurs crises. Certains parlent de la crise spécifique du régime post-2001 qui a donné lieu, pour recomposer l’échiquier politique, à l’apparition du kirchnérisme du côté du péronisme de centre-gauche, et du macrisme du côté de la droite. Par la suite, aussi bien le kirchnérisme que le macrisme ont dû mettre en place des coalitions et la « forme coalition » en tant que telle était déjà l’expression d’une crise de représentation, aucun parti n’étant assez fort pour gouverner seul. Tel qu’il existe aujourd’hui, le système est en crise. « Juntos por el cambio », la coalition mise en place par Macri entre la droite traditionnelle et ce qui restait de l’UCR, notamment, est en mille morceaux. Une partie de cette coalition, où l’on retrouve Macri et Patricia Bullrich, la candidate qui est arrivée en troisième position au premier tour, joue la carte de l’intégration au projet de gouvernement que Milei est en train de monter. Le péronisme, lui, fait face à une défaite importante, si ce n’est la plus importante de son histoire. Il garde son bastion dans la province de Buenos Aires, la plus importante du pays d’un point de vue électoral, et, plus spécifiquement, dans la ceinture ouvrière et populaire de la capitale, ainsi que dans la province de Córdoba, mais il s’agit là d’un péronisme plus droitier. Les deux personnalités qui vont se disputer la direction du Parti justicialiste sont d’ailleurs Axel Kicillof, le gouverneur réélu dès le premier tour pour la province de Buenos Aires et qui représente un péronisme de centre-gauche, très lié à Cristina Kirchner, et Juan Schiaretti - arrivé en quatrième position, lors des présidentielles - ou son successeur à la tête de la province de Córdoba.

Mais il me semble que la crise actuelle que le péronisme traverse est beaucoup plus profonde qu’en 2001, car il s’agit d’une crise vis-à-vis de sa base populaire. Historiquement, le péronisme a incarné la représentation du monde du travail en Argentine. Même quand la classe ouvrière a subi un processus profond de déstructuration, pendant les années 1980 et 1990, sous l’impact de l’agenda néolibéral, le péronisme a continué à représenter, d’une façon ou d’une autre, les secteurs populaires. Par la suite la droite macriste et, aujourd’hui, l’extrême droite, lui ont volé des voix, ont empiété sur son pré carré électoral et, localement, ont parfois entamé sérieusement sa base populaire.

Il reste à voir, néanmoins, si cette avancée électorale de la droite au sein des classes populaires est l’expression d’une identification idéologique et programmatique avec la formation libertarienne de Milei ou si ce score n’est que le reflet d’un ras-le-bol qui, d’un point de vue conjoncturel, s’est traduit par un vote d’extrême droite en raison de tout ce que nous avons dit. Ce qui est sûr, néanmoins, c’est qu’il n’y a plus d’identification automatique entre classes populaires et péronisme qui pouvait estimer, jusqu’à présent, que les voix du monde du travail lui étaient garanties. Cela, désormais, appartient au passé. Et ce qu’il reste, c’est une crise de représentation de ces secteurs, vis-à-vis desquels la gauche révolutionnaire doit également batailler et qu’elle doit disputer.

RPD : Les élections de dimanche dernier ont aussi annoncé un nouveau saut dans la crise économique qui touche le pays. Le plan de réformes présenté par Javier Milei implique à la fois le besoin d’infliger une défaite à la classe ouvrière et de mettre au pas les bureaucraties syndicales, à défaut de les faire collaborer. Comment envisagez-vous le rôle des directions syndicales sous le prochain mandat ?

FR : Rien n’est écrit, en ce qui concerne le rôle que vont jouer les directions syndicales. Compte tenu des attaques annoncées par Milei, elles ont dû répondre qu’elles ne se laisseraient pas faire, du moins c’est ce qui ressort de leurs déclarations. En tout cas, elles ont fait preuve de davantage de fermeté que face au gouvernement Macri, face auquel elles avaient rapidement fait le choix de la collaboration. La CGT, dont la direction est liée aux péronistes, généralement très « participationniste » et peu encline à rompre avec le cadre de collaboration de classe, a fait preuve d’un discours plus critique que ce à quoi l’on pouvait s’attendre. Cela ne veut pas dire qu’elle va passer des paroles aux actes, mais c’est en tout cas symptomatique de la situation dans laquelle se trouve le pays. Ces derniers jours, certains syndicats ou courants syndicaux ont dû appeler à des AG sur les lieux de travail.

Ce qu’il y a de plus probable, c’est que les directions syndicales fassent le choix d’isoler les luttes les unes des autres, s’il y en a, et qu’elles refusent d’envisager un mouvement d’ensemble. Cela reviendrait à mettre en difficulté, d’entrée de jeu, le gouvernement de Milei, plus encore compte tenu du fait que sa base parlementaire est très faible, puisqu’il n’a aucune majorité au Congrès, qu’il essaye de s’en constituer une et que sa coalition n’est, au bout du compte, que la somme de cliques politiciennes.

Pour le dire de façon synthétique : Milei est faible, politiquement, la situation économique est très complexe et, dans ce cadre, une offensive centralisée et d’ensemble du mouvement ouvrier le mettrait très probablement en grande difficulté. En ce sens, les dirigeants syndicaux font très attention à ce qu’ils disent et à ce qu’ils proposent. Ils représentent un facteur de contention et, le cas échéant, sont des partisans de l’ordre. Mais on verra bien comment la situation évolue dans les semaines à venir. Le plus intéressant c’est de voir ce qu’il se passe, de façon souterraine, par en bas, dans certains secteurs. Ainsi, dans certaines catégories de fonctionnaires, chez les enseignant.es de la province de Buenos Aires, au sein du syndicat SUTEBA, dans le secteur des médias publics, chez les travailleurs du ministère du Travail, mais également de la voierie, il y a eu des assemblées, des motions et des débats sur la riposte à mettre en place, de même que chez les chercheur.ses de l’université ou au sein du mouvement des travailleur.ses au chômage. Et le mouvement des femmes sera bien entendu en première ligne, avec la mobilisation du 25 novembre dans la mesure où l’un des axes de Milei est de s’attaquer aux droits des femmes et du mouvement LGBTQI+ voire, pour certains de ses partisans les plus radicaux, de remettre en cause le droit à l’IVG, arraché en 2020.

JBT : Le fait que le futur gouvernement soit parcouru de faiblesses structurelles ne le rend pas moins dangereux. Mais sa dangerosité ne doit pas non plus faire oublier qu’il n’y a pas de translation automatique d’un discours ultra-réactionnaire en effectivité politique. Rien n’est joué ni plié, pour Milei et ses partisans. Loin de là.

Par-delà la spécificité des mesures « à la tronçonneuse » qu’il veut inscrire à son agenda économique, des économistes très modérés, en rien gauchistes, ont mis en garde contre sa stratégie d’implémentation de contre-réformes en les comparant à ce qu’avaient pu mettre en œuvre, à la fin des années 1980, le gouvernement Menem, la politique pilotée à la fin des années 1990 par le super-ministre de l’économie Domingo Cavallo – le « père » de la convertibilité dollar-peso, qui explose en vol en 2001 –, ou encore à l’orientation défendue par José Martínez de Hoz, le ministre de l’Economie sous la dictature, entre 1976 et 1981. À chaque fois, par-delà les phénomènes de transfert de revenus du travail vers le capital et le rétablissement d’un certain taux de rentabilité pour les secteurs les plus concentrés ou liés aux multinationales, les programmes économiques évoqués plus haut se sont révélés incapables de mettre en place un modèle économique viable sur le long terme. Tous, à l’inverse, ont débouché, systématiquement, sur des crises majeures qui se sont transférées sur le plan politique, en 1982-1983, avec la chute de la dictature après la guerre des Malouines et sur fond de mobilisations intenses, ou en 2001, dans le cadre de « Journées révolutionnaires » qui renversent le gouvernement De La Rúa puis Rodríguez Saá, en l’espace de quelques semaines.

D’un autre côté, et pour ne se concentrer que sur la période du ménémisme (1989-1999), il ne faut pas non plus oublier que la mise en place des programmes néolibéraux faits de privatisations et accompagnant la mise en place de la parité dollar-peso – assez semblable à la dollarisation que Milei appelle de ses vœux – n’ont pas signifié une pause dans la lutte des classes, loin de là. À la fin des années 1980 et au début des années 1990, l’installation de l’agenda néolibéral s’est réalisée dans le cadre d’une intensification des grèves et des luttes dans le secteur public, le monde enseignant et les entreprises d’État. Elles ont été, au final, battues en brèche, en grande partie parce que menées dans le mur par la bureaucratie syndicale péroniste, mais le processus s’est étendu, a minima, sur deux années de la première mandature de Menem. Par la suite, la conflictualité s’est transférée à un niveau territorial, avec des explosions de la faim, comme à Santiago del Estero, en 1993, et au niveau social, avec la poussée de différents mouvements de travailleurs au chômage – pour certains à peine licenciés des entreprises publiques -, avec l’apparition et la consolidation du mouvement piquetero à Neuquén, d’abord, puis à Salta et Jujuy, dans le Nord du pays. Ce phénomène, d’abord limité à certaines provinces de l’intérieur du pays, s’est par la suite étendu et installé dans la grande banlieue de la capitale, le mouvement piquetero ayant été l’un des acteurs centraux du cycle de luttes ayant abouti aux Journées révoluionnaires de décembre 2001, et ce jusqu’à aujourd’hui.

La question du positionnement des directions syndicales péronistes, tour à tour complices du ménémisme puis facteur de passivité, refusant toute jonction entre le monde du travail intégré à la production et aux services et les mouvements de travailleur.ses au chômage, a été central pour la bourgeoisie, au cours des années 1990. Cette dernière, néanmoins, n’a pas échappé à une explosion majeure, en 2001, et les années précédentes n’ont pas été de tout repos pour les classes dominantes. En ce sens, il s’agit de ne pas oublier qu’entre le discours de Milei et son application, il y aura lutte des classes, comme le rappelle l’histoire récente du pays. C’est pour cela qu’il y a nécessité, depuis les positions de l’extrême gauche, de penser stratégiquement une politique de front unique ambitieuse et radicale.

RPD : La situation politique a été très marquée à droite ces dernières semaines, et l’arrivée de Javier Milei au pouvoir confirme cette tendance. De son côté l’extrême gauche a conquis une influence nationale très importante, à travers la candidature de Myriam Bregman, tout comme avec son intervention dans les luttes sociales, indépendamment du niveau de conflictualité assez bas que vous pointiez. Quelles seront les tâches de la gauche révolutionnaire dans les mois à venir ?

FR : Indépendamment de la polarisation de l’échiquier politique lors de ces dernières élections, l’extrême gauche n’a fait que 2,7% aux présidentielles. Cela représente tout de même un peu plus de 700.000 voix pour le ticket Bregman-Del Caño, qui se présentait pour le Front de Gauche et des Travailleurs-Unité. Nous avons également consolidé notre groupe à l’Assemblée, lors des législatives, avec maintenant cinq députés, ce qui est loin d’être négligeable compte tenu de l’extrême fragmentation du parlement. Ce qu’il nous faut faire, d’un côté, c’est construire, par en bas, et exiger, par en haut, que la résistance à venir soit la plus coordonnée et unifiée possible, qu’elle se traduise par une riposte nationale. Milei, en effet, a pour objectif de tout passer à la tronçonneuse, et non d’attaquer simplement tel ou tel secteur. D’où la nécessité d’une riposte d’ensemble.

De l’autre, je crois qu’il faut que l’on tienne compte également de ce qu’a signifié tout le discours progressiste de ces dernières années, le récit mis en place par les différents secteurs du péronisme. Alors que le centre-gauche était en crise, ils ont fait le choix de présenter un candidat de l’extrême-centre, en la personne de Sergio Massa, et ce pari a lamentablement échoué. Après la victoire de l’extrême droite qui entend imposer ses valeurs et s’opposer aux libertés démocratiques à travers un individualisme poussé à l’extrême, il nous faut réaffirmer les véritables valeurs que défend la gauche révolutionnaire. En récusant les mauvaises copies que promouvaient les forces de centre-gauche, toujours inconséquentes en pratique, défendant l’idée, par exemple, que le combat collectif ne pouvait s’effectuer qu’au travers du recours à l’État, tel qu’il existe, ou qu’il se trouvait réduit à des formes plus ou moins bornées de corporatisme. En combinant une orientation conséquente et combative, une participation aux résistances qui verront le jour, en cherchant à mettre sur pied par tous les moyens possibles un front unique qui conduise à un bloc capable de mettre un frein à l’agenda austéritaire de Milei, mais également en défendant un discours stratégique qui soutienne une idée de l’avenir radicalement opposée aux valeurs du libertarianisme, alors je crois que la gauche révolutionnaire pourra faire entendre encore davantage sa voix, peser et, à moyen ou long terme, se transformer en une véritable alternative politique.

Propos recueillis et traduits par Julien Anchaing et Corinne Rozenn

[Illustration : Kim Henkel & Tobe Hooper, "The Texas Chainsaw Massacre", 1974]

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