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Fin des grèves dans l’automobile aux Etats-Unis : les grévistes arrachent 25 % d’augmentation de salaire

Après 40 jours de grèves dans le secteur automobile aux États-Unis, un premier accord provisoire a été négocié entre le constructeur Ford et le syndicat UAW, suivi dans la foulée par un accord similaire avec Stellantis, et désormais General Motors (GM). Parmi les dispositions clés de ces accords, l'instauration d'une augmentation de 25 % des salaires pour l'ensemble des travailleurs.

Wolfgang Mandelbaum

31 octobre 2023

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Fin des grèves dans l'automobile aux Etats-Unis : les grévistes arrachent 25 % d'augmentation de salaire

Crédit photo : Luigi Morris / Left Voice

La grève de l’UAW dure depuis le 15 septembre ; elle a la particularité de toucher simultanément les trois principaux constructeurs automobiles (les Big Three), ce qui a pour effet de les mettre en compétition les uns avec les autres : les concessions arrachées à une entreprise exercent une pression sur les deux autres pour qu’elles accordent des avantages similaires à leurs employés.

Cette dynamique de compétition entre les constructeurs est devenue particulièrement évidente le 6 octobre dernier. Initialement, Shawn Fain et la direction de l’UAW avaient prévu d’étendre la grève à une importante usine GM de production de SUV à Arlington (Texas). Cependant, GM a finalement cédé en accordant une concession majeure : le rattachement des travailleurs de ses usines de production de batteries de voiture à son contrat national avec l’UAW. La semaine suivante, Ford n’ayant pas cédé ni sur les usines de production de voitures électriques ni sur une augmentation décente des salaires, les ouvriers ont débrayé dans une des plus lucratives usines du constructeur automobile, une usine de production de pick-ups dans le Kentucky. Lundi dernier, c’est là aussi dans une usine de production de pickups de Dodge (Stellantis) que les salariés se sont mis en grève, Shawn Fain l’expliquant par le fait que « [leurs] propositions de contrat [sont] nettement moins avantageuses que celles offertes par Ford et General Motors ».

Au total, au pic de la mobilisation, près de 45 000 ouvriers se sont mis en grève dont 14 000 chez Stellantis et GM, et 20 000 chez Ford. La grève a touché des usines stratégiques, essentiellement les plus lucratives, et des usines de production de pièces. L’UAW a ainsi réussi à faire plier Ford en ne faisant grève que dans trois de ses usines, mais qui sont aussi parmi les plus importantes. Les grèves sont surtout concentrées dans le bassin industriel de Détroit, dans le Michigan, qui est l’une des régions les plus durement touchées par la désindustrialisation du pays ainsi que par la crise de 2008.

Vers une fin de la grève et des conquêtes importantes pour les travailleurs

Après des semaines d’augmentation graduelle du nombre de grévistes chez les trois constructeurs, un premier accord provisoire a été conclu entre les négociateurs de l’UAW et la direction de Ford. Cet accord intervient après une accélération de la grève ces dernières semaines : il y a 15 jours, les salariés de la plus grosse usine Ford du monde se mettaient en grève. La semaine dernière, c’était dans la plus grosse usine d’assemblage de Stellantis que 6 800 membres de l’UAW ont débrayé, suivis de peu par 5 000 travailleurs de l’usine GM cruciale d’Arlington (Texas), qui avait échappé de peu à la grève au début du mois.

Sentant le vent tourner, et souhaitant éviter le même sort que ses concurrents, Ford a cédé sur plusieurs demandes clés de l’UAW, y compris sur une augmentation des salaires de 25 % sur la durée du contrat-cadre de 4,5 ans, incluant 11 % d’augmentation immédiate. Ces 25 % d’augmentation sont le nouvel objectif de l’UAW, alors qu’ils demandaient 40 % avant le déclenchement de la grève, soit un taux équivalent à celui accordé par les dirigeants des Big Three au cours du dernier contrat quadriennal.

Il faut cependant préciser qu’outre l’augmentation directe des salaires, ceux-ci seront également majorés par la remise en place des COLA (Cost of Living Adjustement), c’est-à-dire par la prise en compte de l’inflation dans le calcul des salaires. L’augmentation effective sera de 33 % pour les salaires les plus élevés, tandis que les travailleurs en début de carrière seront augmentés de 68 %. Pour les intérimaires, l’augmentation effective sera de 150 %.

L’accord provisoire est toutefois particulièrement faible en ce qui concerne les conditions de travail et les avantages sociaux. La grande absente dans le résultat des négociations est la semaine à 32h payée 40h, une des revendications les plus progressistes, tandis que la semaine de travail de 4 jours semble avoir été complètement oubliée par l’UAW. Dans ce domaine, la seule mesure négociée est le droit de faire grève après une fermeture d’usine, un droit élémentaire qui sera important dans les années qui viennent avec le basculement vers un marché dominé par les voitures électriques qui entraînera la fermeture d’usines spécialisées dans les voitures à moteurs thermiques. Par ailleurs, une autre demande phare, la suppression de l’échelonnement des salaires en fonction de la date d’embauche, n’a été mise en place que dans deux usines. Les membres de l’UAW vont maintenant devoir voter pour dire s’ils acceptent ou non le résultat de ces négociations.

Des accords très semblables ont été conclus dans la foulée avec Stellantis puis GM, mais les textes de l’accord de principe n’ont pas encore été rendus publics. Stellantis et GM ont cédé rapidement pour plusieurs raisons, tout d’abord pour éviter que Ford ne profite du retour des travailleurs et de la remise en service des usines, mais aussi parce que l’UAW a lâché du lest, acceptant une augmentation directe de 25 % contre 36 % auparavant, et abandonnant la revendication des 32 h de travail sur des semaines de quatre jours.

Le président de l’UAW, Shawn Fain, et son vice-président Chuck Browning, ont annoncé cet accord lors d’un live Facebook. Pendant 15 minutes, ils n’ont eu de cesse de répéter que c’était une victoire par les travailleurs, pour les travailleurs. Cependant, malgré toute la radicalité et la combativité qui s’exprime dans cette grève, les membres ne sont pas réellement impliqués dans le processus de négociation ni dans le processus décisionnaire, au-delà de pouvoir voter oui ou non aux négociations qui leur sont proposées par en haut. Les réunions locales de l’UAW permettent de tendre le micro aux grévistes, mais à aucun moment ceux-ci ne jouent un rôle actif dans les prises de décision. Cette absence d’auto-organisation et le contrôle de la direction de l’UAW sur l’ensemble de la grève ont joué un rôle limitant sur les possibilités d’extension de la grève.

Une grève facilitée par le renouveau syndical aux États-Unis

La grève de l’UAW insuffle un nouvel élan au mouvement ouvrier aux États-Unis. Depuis deux ans, les initiatives de syndicalisation à Amazon ou à Starbucks avaient déjà changé la donne et renouvelé un rapport de force décidément en faveur du patronat. Après des décennies de chute du taux de syndicalisation, les chiffres sont repartis à la hausse, en même temps que le nombre de personnes ayant une opinion favorable à l’égard des syndicats. L’année 2023 a été marquée par des mobilisations importantes aux États-Unis, notamment la grève des livreurs d’UPS ainsi que celle des scénaristes et des acteurs. Mais depuis la rentrée, des grèves d’envergures ne cessent de se multiplier dans la foulée de celle du secteur automobile.

À Las Vegas, plus de 50 000 salariés des casinos ont voté en faveur de l’autorisation d’une grève. Les salariés demandent notamment une augmentation des salaires et une réduction du temps de travail. Le syndicat CWU est en négociations avec les poids lourds de l’industrie, MGM Resorts International et Caesars Entertainment, mais ceux-ci présentent des concessions insuffisantes. Dans le secteur de la santé également, les employés de la plus grande entreprise privée de santé du pays, Kaiser Permanente, ont organisé une grève limitée à 3 jours (en raison des restrictions fédérales) au début du mois, et promettent de repartir à la charge en novembre. Mack Trucks, une autre entreprise automobile appartenant à Volvo où l’UAW est présente, s’est jointe de manière notable à la grève des Big Three. Les grèves victorieuses depuis cet été, malgré toutes leurs limites, sont par ailleurs une pression supplémentaire sur les Big Three pour lâcher des concessions plus importantes aux grévistes de l’UAW.

Cette vigueur des mouvements sociaux aux États-Unis a rebattu les cartes dans le rapport des travailleurs avec leur employeur, une expression supplémentaire du regain de combativité ouvrière après des décennies de néolibéralisme que l’on a parfois lié à l’émergence d’une « génération U (pour Union), influencée par les différentes vagues de lutte des classes et les mouvements antiracistes et féministes qui ont touché les États-Unis pendant la présidence Trump et qui se poursuivent sous Biden. Une fronde s’est donc ouverte chez les jeunes, qui n’acceptent plus d’être soumis à leur travail et leur employeur. Un nouveau rapport au travail qui s’est développé pendant la pandémie face aux nombreuses injustices inhérentes à l’organisation du travail aux États-Unis et ailleurs.

La grève de l’UAW s’inscrit pleinement dans ce contexte, et illustre parfaitement le changement profond qui s’est opéré. Après tout, l’UAW était un symbole de la faillite des syndicats face à la poussée néolibérale : c’est bien le même syndicat qui avait bradé les droits et le vies de ses travailleurs en courbant l’échine quand il a été décidé de faire payer la crise financière de 2008 aux travailleurs plutôt qu’aux vrais coupables, les banques. À cette époque, l’UAW avait accepté de ne pas faire grève pendant 6 ans dans le cadre d’importantes concessions offertes aux Big Three, ce qui avait permis aux constructeurs automobiles de sabrer impunément les salaires et de dégrader les conditions de travail de leurs employés.

Ainsi, la grève de cet automne menée par l’UAW est l’expression d’une polarisation sociale profonde aux États-Unis, à un an des élections présidentielles. Cette bataille menée par les travailleurs de Ford, Stellantis et General Motors ont comme limite centrale l’absence d’auto-organisation qui aurait permis aux salariés de se rendre maîtres de leur grève et élargir leurs revendications à un ensemble d’autres secteurs, dans une bataille massive pour l’augmentation des salaires et l’amélioration des conditions de vie, en toute indépendance des bureaucraties syndicales liées au Parti Démocrate. Cependant, une victoire de l’UAW pourrait aussi incarner un regain de combativité ouvrière victorieux dans le pays, en unifiant les demandes de l’ensemble des secteurs opprimés et exploités contre les options réactionnaires incarnées par Biden et Trump.

Forces et limites de la grève

Si la grève de cet automne présente beaucoup plus de radicalité, il faudra cependant analyser minutieusement les données de l’accord provisoire avec Ford, quand il sera publié, avant de pouvoir crier victoire. Les concessions du constructeur automobile sont certes du jamais vu depuis longtemps ; mais il est encore incertain que celles-ci soient suffisantes pour revenir sur des décennies de casse des salaires et des conditions de travail des ouvriers du secteur.

L’accord provisoire qui vient d’être signé accélère les choses, mais il faudra veiller à ce que cet empressement dans la recherche d’accords ne résulte sur des compromis au rabais. Shawn Fain a demandé aux grévistes de Ford de retourner au travail avant même qu’ils aient pu lire l’accord, soi-disant pour mettre une pression économique sur les deux autres constructeurs. La logique est mauvaise : remettre les ouvriers au travail alors qu’ils sont encore dans le flou quant aux modalités exactes des négociations est particulièrement opaque.

Les travailleurs des Big Three se sont mis en grève simultanément, sous le signe de l’unité, et ils ne devraient y mettre fin que quand ils auront tous arraché des salaires et des conditions de vie décents aux trois employeurs, de crainte qu’un déséquilibre entre les trois constructeurs ne donnent un prétexte à la direction de l’entreprise où les salariés sont le « mieux lotis » pour revenir sur leurs concessions lors de la signature du prochain contrat.

Une chose est sûre, c’est qu’une nouvelle dynamique s’est instaurée dans le rapport de force entre les travailleurs et leur employeur, dans cette grève comme dans celles qui commencent à émailler le pays. Les travailleurs ne tolèrent plus les syndicats qui collaborent activement avec les employeurs pour briser leur vie. L’élection en mars dernier d’un nouveau président de l’UAW, élu sur une plateforme de confrontation avec les employeurs pour l’obtention de meilleurs salaires, et pour la première fois en scrutin direct et non par le truchement de délégués, a changé tout ça.


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