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Elections européennes : l’extrême-droite avance divisée sur la Russie et la gestion de l’UE

À quelques semaines des élections européennes, l’extrême-droite semble partir grande favorite. Une progression qui survient dans un contexte de glissement à droite du paysage politique européen et des institutions de l’UE, mais masque cependant de fortes divisions entre les groupes identitaires européens.

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Elections européennes : l'extrême-droite avance divisée sur la Russie et la gestion de l'UE

Crédit Photo : Capture d’écran Parlement européen. De gauche à droite, Marco Zanni (Lega), Marine Le Pen (RN), Jörg Meuthen (AFD), Nicolas Bay (RN)

« 100 jours pour gagner ! » C’est autour de ce mot d’ordre, qui marque les ambitions de son parti, que Jordan Bardella ouvrait, ce dimanche, la campagne du Rassemblement National (RN) aux élections européennes. Lancé en grandes pompes à Marseille, aux côtés de Marine Le Pen, lors d’un meeting qui se voulait « géant » avec l’objectif de réunir 8.000 personnes, mais qui en a réuni en réalité moins de 4.000, la campagne de Bardella cherche à incarner le processus « normalisation » qu’a entamé le parti d’extrême droite ces dernières années. Dans la salle, le logo du parti est absent, tandis que dans les discours, la sortie de l’Union européenne n’est plus à l’ordre du jour pour le RN : « Pas de Frexit, ni public, ni caché », scande par exemple la tête de liste de 28 ans, qui ne se dit pas « contre l’Europe », et part en campagne avec le slogan « La France revient, L’Europe revit », faisant référence à la formule du l’ancien président américain Ronald Reagan qui clamait, en 1981 « America’s back ».

Le parti d’extrême droite, qui avait rassemblé la majorité des voix (23,34%) lors des élections européennes de 2019, entend creuser d’avantage l’écart et s’imposer définitivement sur la scène européenne, comme l’un des principaux partis identitaires du continent. En espérant dépasser la barre des 30% et ainsi surpasser de dix points le score de la liste macroniste, l’entourage de Marine Le Pen veut faire de ce scrutin « une élection de mi-mandat », préfigurant les présidentielles de 2027.

Or, cette vague brune promise par les instituts de sondage, dépasse largement les frontières de la France et semble profiler un raz-de-marée à l’échelle européenne. Europe Elects projette ainsi que les deux principaux groupes d’extrême droite au Parlement européen, les Conservateurs et réformistes européens (CRE) et Identité et démocratie (ID), obtiendront chacun entre 80 et 90 sièges. Une dynamique qui permettrait à l’extrême droite de figurer comme la deuxième force politique au sein du Parlement européen, derrière les conservateurs du PPE, mais devant les groupes de centre gauche et les libéraux. Ainsi, malgré des défaites électorales relatives en Pologne, où le PiS a perdu la majorité aux élections législatives de novembre, ou en Espagne où VOX a reculé lors du dernier scrutin, les groupes identitaires gagnent du terrain dans les sondages, et peuvent compter sur une dynamique importante après l’arrivée de Geert Wilders en tête des élections aux Pays-Bas en début d’année.

Pour le chercheur Gilles Ivaldi en effet, « Les deux familles de l’extrême droite progressent à la fois en Europe occidentale et en Europe orientale, ce qui est nouveau, depuis environ 18 mois dans les sondages et, plus important, dans les scrutins nationaux : en Italie, aux Pays-Bas, en Finlande, en Suède, en Slovaquie… »

« Chacun dans son couloir » : le RN et l’Afd allemande veulent masquer leurs divisions

Cette montée ne se fait toutefois pas sans contradictions. Ainsi, malgré des perspectives électorales favorables, les deux groupes identitaires présents au parlement européen, sont traversés de nombreuses fractures qui polarisent fortement les partis qui les composent. Ainsi, le groupe ID, dont est membre le Rassemblement National, n’a pas présenté de tête de liste commune pour briguer la présidence de la Commission Européen, actuellement occupée par la conservatrice Ursula Von der Leyen. Les membres du groupe n’ont, par exemple, partagé une position commune que dans 55% des scrutins lors des séances pléniaires du Parlement, depuis 2019, selon le politiste Awenig Marié. Une dynamique qui fait même dire à une source interne d’ID, rapportée par le média Contexte, que pour les élections européennes « on reste simple, chacun dans son couloir ».

Si les partis qui composent ID, principalement l’AFD allemande, le RN français et la Ligue du Nord italienne, s’accordent à l’unanimité sur une ligne raciste et xénophobe concernant l’immigration, ou dans leur lutte contre l’écologie décrite comme « punitive », l’ensemble des autres thèmes, des questions de défense à l’industrie, en passant par l’agriculture, divisent profondément le groupe. Des divisions qui le conduisent à avancer en ordre dispersé. En 2020 par exemple, alors que la Lega portait un texte sur la mise en place d’un espace de données de santé, les partis allemands et français s’y sont fermement opposés, présentant le projet législatif de leur allié comme « liberticide ».

Des dissensions internes qui se sont faites plus fortes à la veille du scrutin européen. En effet, la révélation, en début d’année, d’un programme pour expulser les citoyens allemands issus de l’immigration, soutenu par des membres de l’AFD, a jeté un froid dans les relations entre le parti allemand et le RN. Alors que les militants du parti d’extrême droite scandaient pourtant« On est chez nous » ou « Dehors ! » et affirmaient « Il faut la remigration, tout simplement » auprès de Mediapart, lors du lancement de la campagne de Bardella ce dimanche, la dirigeante du RN s’offusquait hypocritement du programme de déportations raciste de son allié allemand. Marine Le Pen avait, en effet, fait planer la menace de couper tout lien avec l’AFD, notamment au sein des instances européennes. Malgré les tentatives d’apaisement de la part de l’AFD lors de rencontre bilatérale informelles, les relations entre les deux partis restent tendues. Mais derrière les postures, il ne faut pas être dupe, le discours de Jordan Bardella lui-même, appelant à l’action face à l’« ensauvagement » témoigne que le RN n’a rien abandonné de son projet raciste : « la société bascule dans une sauvagerie qu’elle pensait d’un autre temps (…) le temps de la naïveté est terminé ». Si le RN se garde bien de faire usage du lexique le plus rance que peut employer le reste sa famille politique, le fond de son programme reste lui inchangé et similaire à celui de son homologue allemand.

Le soutien à Poutine comme principale ligne de fracture

Toutefois, les divisions qui opposent les membres de l’ID ne suffisent, pour l’instant, pas à recomposer les deux blocs identitaires européens, qui se sont formés sur une base bien plus clivante au sein de l’extrême droite européenne : la Russie. Ainsi, là où les positions de ID sur la Russie sont ambiguës, un certain nombre de ses membres ayant brusquement changé de discours suite à l’invasion de l’Ukraine après des sympathies affichées à l’égard de Poutine, comme c’est le cas du RN, le CRE dont fait partie Fratelli d’Italia de Meloni, adopte en revanche des positions totalement alignées sur l’OTAN.

L’Italie où l’extrême-droite gouverne figure ainsi comme l’un des principaux soutiens à l’effort de guerre Ukrainien, promettant de fournir de l’aide militaire « aussi longtemps que nécessaire ». En effet, pour la première ministre d’extrême droite, « soutenir l’Ukraine n’est pas seulement une bonne chose, c’est aussi la meilleure façon de défendre l’intérêt national. Nous avons toujours soutenu l’Ukraine et nous continuerons à le faire en fonction des exigences qui se présentent et de la nécessité de ne pas saper ou compromettre notre sécurité ».

À l’inverse, si le Rassemblement National continue d’entretenir le doute sur sa position et ses liens vis-à-vis du régime russe de Vladimir Poutine, de nombreux membres d’ID et de partis gravitants autour de ce dernier, soutiennent ouvertement l’invasion de l’Ukraine par la Russie. La récente adhésion du mouvement bulgare, ouvertement proche de Poutine et notoirement antisémite, Renaissance, au groupe d’extrême droite européenne, illustre les ambiguïté du RN, à l’image de son président, Jordan Bardella, s’affichant en décembre dernier aux côtés du leader du groupe Renaissance. Une proximité embarrassante avec Poutine qui a resurgi avec la mort de l’opposant russe Navalny, suite à laquelle le président de l’AFD s’est offusqué des réactions et des condamnations qu’elle avait suscitée, affirmant qu’il était « insupportable que l’on prétende déjà savoir qui est responsable de cette disparition ». Une position également partagée par le leader d’extrême droite italienne et proche de Le Pen, Matteo Salvini, pour qui la mort de l’opposant n’était pas suspecte et qui estime que la désignation du responsable de la mort doit être laissée « aux médecins et aux juges russes ».

Vers un renforcement et une institutionnalisation renforcée de l’extrême droite ?

Pourtant malgré ces fortes divergences, le RN lorgne de plus en plus sur le second groupe identitaire du Parlement européen, et plus particulièrement sur l’un de ses membres, le parti Frattelli d’Italia. En prenant la tête du gouvernement italien, la première ministre Giorgia Melloni est devenue un véritable modèle pour l’ensemble de l’extrême droite européenne. En ayant une politique de coopération active avec les autres États européens, sur les questions migratoires surtout, Meloni cherche à se placer en leadeuse de la politique européenne sur ces questions, en donnat le tempo aux autres dirigeants européens. Une ligne politique qui fait désormais de nombreux émules parmi les identitaires européens, comme le note le chercheur Gilles Ivaldi, pour qui, les partis d’extrême droite sont désormais « prêts à un gros effort de normalisation pour accéder au pouvoir ». Melloni incarne ainsi l’ambition du RN : se normaliser et figurer comme un parti institutionnellement fréquentable, capable d’occuper les plus hautes fonctions de l’appareil bourgeois.

Une stratégie d’autant plus profitable aux partis d’extrême droite, que ces derniers « n’ont plus besoin d’être aussi radicaux sur les questions européennes parce que, d’une certaine manière, le terrain politique européen dans son ensemble s’est rapproché d’eux. Au lieu de quitter l’Europe, ils espèrent modeler le projet européen de l’intérieur » analyse le politiste Sam van der Staak dans les colonnes des Échos.

Un contexte réactionnaire très favorable, qui a permis l’expansion croissante de politiques européennes extrêmement brutales et racistes en matières migratoires, en témoigne le récent « Pacte migratoire » porté par la Commission européenne, qui ambitionne de faire de l’Europe une véritable forteresse en généralisant les détentions, y-compris d’enfants. La désignation de l’ancien directeur de Frontex, l’agence européenne des garde-frontières et de garde-côtes, comme n°3 de la liste du RN aux européennes, est un second exemple saisissant du glissement autoritaire et réactionnaire que connait l’ensemble de l’Europe et ses hauts-fonctionnaires. La mort de 22.000 personnes en Méditerranée, lors du mandat de ce dernier, entre 2015 et 2022, un bilan effroyable, démontre la banalisation progressivement des politiques racistes à la tête des institutions européennes.

Cette tendance de fond, qu’illustre Frederic Lordon dans un article de janvier dernier, démontre cette infusion du programme de l’extrême droite dans les politiques et les discours des droites traditionnelles, à l’image du vote de la Loi Darmanin sur l’immigration en France. Une dynamique qui peut être également observée bien au-delà des limites européennes, comme le note la théoricienne Claudia Cinatti, en prenant l’exemple de l’arrivée au pouvoir de Javier Milei et des tendances à l’intégration du PRO (le parti macriste de droite) au sein de gouvernement. Une tendance que la politique de l’actuelle présidente de la Commission européenne et dirigeante du groupe conservateur PPE, Ursula Van der Leyen, a illustré tout au long de son mandat en participant à renforcer les politiques sécuritaires et xénophobes de l’UE, tout en contribuant à la politique de remilitarisation du continent.

Alors que la liste du groupe de centre gauche S&D, composées d’ardent défenseurs du néolibéralisme, ont lancé leur campagne sur le thème de la lutte contre l’extrême droite en se présentant comme la liste « pour sauver la démocratie en Europe », la solution à la gangrène que représente l’extrême droite, ne viendra pas des institutions européennes, pas plus que des urnes. Face au climat réactionnaire qui infuse dans tout l’Union européenne, avec des partis d’extrême-droite qui accèdent ou se rapprochent du pouvoir, il s’agit d’apporter une réponse d’ensemble pour imposer par nos mobilisations un autre climat politique et faire reculer les politiques racistes, anti-sociales et anti-migrants. Aussi, dans un autre pays où l’extrême-droite est arrivée au pouvoir, à savoir l’Argentine du libertarien Javier Milei, la réponse apportée par les travailleurs et la gauche révolutionnaire peut nous montrer la voie à suivre contre l’extrême-droite en Europe, qui prend la forme d’une lutte active, par la grève et dans la rue, contre les réactionnaires et les gouvernements qui ont permis leur ascension.


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